COMMENT RESTER DÉMOCRATE DANS UN MONDE QUI L’EST DE MOINS EN MOINS ?

Voilà une vraie question. Elle est d’autant plus importante que nous devons faire face à des états d’urgence (anti-terroriste, sanitaire et bientôt climatique) qui ont la fâcheuse tendance à être pérennisés. Ainsi l’exception devient la norme. AEGO est né en décembre 2019 sous les restrictions imposées par l’état d’urgence anti-terroriste, dans un contexte de contestation sociale généralisée, réprimée avec la violence qu’on sait. Nous pouvions encore nous rencontrer. Nous l’avons fait. AEGO est parti sur les chapeaux de roues, on est passé de 2 à 1000 en quinze jours. Ce fut enthousiasmant. Nous défilions deux fois par semaine. Puis, la cause a été un peu abandonnée, il faut le dire. Nous pouvons situer cela à l’action aux Abattoirs qui fut pourtant un incontestable succès. 

Chacun est rentré chez soi comme si, le travail accompli, il s’agissait maintenant de passer à autre chose. Dès lors, les tentatives de réunions se sont avérées, en dépit de nos efforts, moins mobilisatrices. Les groupes ont moins bien marché. Nous sommes restés une petite dizaine à nous accrocher, poursuivant essentiellement le travail de réflexion. Nous avons vite compris qu’il s’agissait de maintenir une petite flamme allumée, de préserver toutes les potentialités du mouvement des artistes pour pouvoir disposer d’outils performants le jour où cela repartirait. Si ce noyau dur n’avait pas existé, il n’y aurait aujourd’hui plus rien. L’accusation de déni de démocratie vient le plus souvent de personnes que notre action dérange. Ce sont les mêmes qui nous demandent quelle légitimité nous avons pour faire ce que nous faisons. Eux encore, dont l’ecosystème se trouve perturbé par une redistribution des rôles qu’ils n’avaient pas envisagée, parce qu’ils se sont montrés moins réactifs, moins inventifs, moins clairs dans leurs intentions, moins solidaires que nous. Ils n’étaient pas là quand il y avait des décisions à prendre. Ils n’étaient pas là quand il s’agissait tout simplement d’être présents ou de prendre en charge, concrètement, une partie du travail. 

Il n’y a pas une seule manière de faire qui s’imposerait toujours à tous, en toutes circonstances. Nous ne sommes pas thermoformés. Sinon, nous ne serions pas artistes. Nous voyons bien comment font les autres. Nous respectons leurs modes de fonctionnement, mais franchement voulons-nous vraiment les imiter ? Nous avons essayé au début, mais ça ne marche pas. Nous sommes peut-être trop foisonnants, trop indisciplinés (une valeur que personnellement j’aurais tendance à revendiquer allègrement) Nous n’avons probablement pas la même culture de la lutte. Nous sommes aussi moins nombreux. Ca compte. Le collectif est pour nous une chose relativement nouvelle. Nous sommes des « anartistes », pour reprendre l’expression de Duchamp. Non pas que nous ne soyons pas démocrates. Nous le sommes tous profondément, j’en suis persuadé. Mais nous nous sommes nourris d’une culture de l’auto-organisation que nous nous plaisons à expérimenter et qui fonctionne plutôt bien. Ce sont les présents qui décident : Celles et ceux qui sont là, qui prennent en charge une partie du travail, celles et ceux qui s’engagent, manifestent, viennent aux réunions et qui, ce faisant, comprennent ce que nous tentons collectivement de faire et acceptent de le vivre. Le consensus s’est fait sur un « zéro contraintes » et je trouve ça bien. Nul ne doit justifier de son engagement, de sa présence. On vient quand on veut, quand on peut, parce qu’on a tous une vie à côté, des trucs à faire, des engagements prioritaires. C’est indiscutable et indiscuté d’ailleurs. En vertu de cela, les absent·e·s sont réputé·e·s faire confiance aux présent·e·s. Nous faisons place chaque fois que cela s’avère nécessaire, à la consultation, à la délibération. Les décisions ne sont jamais privatisées. Art en grève, c’est aussi une histoire de liberté, de liberté d’artistes.

Etre libre, ce n’est pas choisir, mais avoir choisi un rapport au monde. Il n’aura échappé à personne que le modèle démocratique est en crise. Il ne nous protège pas du capitalisme. Il ne nous protège pas du populisme. La notion de choix dans nos sociétés néo-libérales est d’autant plus problématique que celui-ci est biaisé en amont. Le choix est déjà fait pour nous, sur la base de spéculations sur nos tendances majoritaires. Les propositions minoritaires sont d’ailleurs le plus souvent exclues du choix qui est proposé. Nous vivons dans l’illusion de ce choix, dans l’illusion d’une participation aux affaires de la cité. On le voit bien jusque dans le mépris affiché par Macron vis-à-vis des doléances du Grand Débat. 

La vraie démocratie puise son énergie et sa créativité dans la dynamique de la Résistance, qui réunit en conscience celles et ceux qui veulent agir, qui pensent que c’est juste et bon,  prêt·e·s à aller, si nécessaire, contre les tendances majoritaires. Je pense à Tocqueville et à sa critique « de la Démocratie en Amérique » qui n’a pas pris une ride, quand il évoque le despotisme innommable qui « livre les hommes à un bonheur de bétail » ce à quoi il ajoute : « que ne leur ôte-t’il le trouble de penser et la peine de vivre ? » Je pense à Thoreau qui remarque : « Le sage ne laissera pas la justice à la merci du hasard, il ne souhaitera pas la voir l’emporter par le pouvoir de la majorité. Il y a peu de vertu dans l’action des masses d’hommes.”  Il écrit cela dans « La désobéissance civile » Et comment résonne aujourd’hui cette autre citation de lui : “La seule voix qui puisse hâter l’abolition de l’esclavage est celle de l’homme qui engage par là sa propre liberté.” Et Paul Lafargue, dans « Le droit à la paresse » : “Devant les électeurs, à têtes de bois et oreilles d’ânes, les candidats bourgeois, vêtus de paillasses, danseront la danse des libertés politiques, se torchant la face et la postface avec leurs programmes électoraux aux multiples promesses, en parlant avec des larmes dans les yeux des misères du peuple et avec du cuivre dans la voix des gloires de la France.” 

De par notre précarité, nous vivons dans notre chair la crise de la démocratie comme un abandon. Nous sommes mis au ban de cette société, parce qu’elle ne veut pas de nous en tant qu’artistes. Elle peut nous accepter en tant que commerçants, entrepreneurs, laquais, mais pas en tant qu’artistes. Elle ne reconnaît ni nos valeurs, ni notre valeur et entend nous changer, nous réorienter pour faire de nous des citoyens socialement plus productifs. Alors comment rester démocrates dans un monde qui l’est de moins en moins et qui, jour après jour, élimine la possibilité de l’art en tant que choix ?

Nous allons donc vivre avec ces accusations et nous poursuivrons à faire ce que nous faisons, à lutter y compris pour celles et ceux qui nous accusent, en espérant qu’un jour, si nous travaillons bien, ils·elles puissent profiter des fruits de notre action. 

Moderno,
Toulouse, le Jeudi 4 Février 2021

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