Édito du 14.12.2020

13/12/20 | Édito

DE NOUVELLES MODALITÉS DANS LA LUTTE COLLECTIVE DES ARTISTES ?
Face à la situation inédite du confinement et surtout à la violence qui stigmatise comme inessentielles toutes les activités de pensée ou de création, mais aussi plus largement toute vie artistique ou culturelle, nous devons faire preuve de lucidité sur nos forces, nos moyens d’action, nos motivations, nos priorités.
La première question à se poser est peut être celle-ci : Sur quoi avons-nous encore prise ?
Soyons réalistes, sans perdre pour autant espoir. En tant qu’artistes, formons-nous une catégorie sociale homogène ? Non. Sommes-nous en mesure de créer un rapport de force par nos seuls moyens ? Non. Sommes-nous mobilisés pour exister socialement ? Insuffisamment. Nos engagements individuels priment bien souvent sur les temps collectifs, ce qui limite malheureusement toute possibilité d’action conjointe.
Nous avons manifesté notre désir de nous retrouver et d’exister ensemble. Rien ne peut être entrepris sans concrétiser ce désir, car pour l’instant, nous devons reconnaître que nous n’avons prise sur rien : ni sur la société, ni sur les institutions et très peu sur nos vies mêmes, ne disposant d’aucun statut, d’aucune structure représentative.
Il n’y a pourtant pas de quoi nous décourager.
Nous devons trouver des modalités de lutte qui soient autant d’occasions d’exister collectivement, de briser nos solitudes.
Il s’agit prioritairement de nous soutenir dans la forme école de nos engagements : prenons en charge solidairement notre formation dans des workshops auto-organisés. Ce sera l’occasion de nous emparer des questions qui nous concernent directement, d’échanger des astuces, des moyens, des savoirs, des manières de faire. Cela va du plus concret à la réappropriation du sens de l’Histoire, qui nous permet de savoir où nous allons et comment nous y allons.
Nous devons aussi nous soutenir dans nos espérances, sans jamais renoncer à rien de ce qui peut permettre d’améliorer nos vies. Et nous savons bien que ce n’est pas exclusivement une question de fric. Quand je parle de soutien mutuel, je pense à l’attention que nous nous devons les uns les autres avant de solliciter celle d’un public extérieur.
Nous faisons à tour de rôle l’expérience des mêmes angoisses. Les causes en sont plus ou moins différentes. Nous devons faire front contre le fatalisme et la résignation. C’est la première étape de la lutte. C’est aussi celle de la fierté retrouvée qui se moque des logiques d’exclusion et de délégitimation.
Il n’y a pas de lutte possible dans la honte. Nous sommes tous légitimes en tant qu’artistes, malgré nos doutes et quel.le.s que soient nos pratiques, notre niveau d’études ou les revenus de notre activité. Artiste, c’est un être, un devenir. Il n’appartient à personne de juger qui peut être ou non de cette aventure là. Dans la société actuelle, ce choix existe. Il n’est pas facile. Il engage une certaine responsabilité dans les formes produites. Il manifeste un regard singulier, un site d’observation à nul autres pareil. Il exprime une curiosité inédite et un esprit d’ouverture.
Le choix de l’art et ses conséquences assumées sur nos vies, voilà ce qui nous réunit. Ce doit être une fierté nouvelle et commune d’entretenir cette possibilité de vie pour les générations qui viennent, de la rendre plus socialement désirable qu’elle ne l’est pour nous, plus politiquement pertinente aussi.
Cette lutte n’est pas, ne doit pas être et ne sera jamais séparée des autres. C’est une lutte pour la libération des forces créatrices de l’être, une émancipation donc, que nous souhaitons le plus largement partagée. À nous d’en créer les outils reproductibles.
Fort·e·s de nos différences et fi·ère.er·s de les porter au devant de la scène sociale, nous nous engageons contre toutes les précarités, pas seulement celle qui nous touche, qui n’est ni plus sombre, ni plus acceptable qu’une autre. Nous voulons contribuer à créer des dynamiques militantes qui permettent d’éradiquer ce fléau. Il s’agit de libérer durablement le travail et la création des angoisses du devenir.
Nous souhaitons l’instauration d’un salaire à la qualification personnelle, qui reconnaisse à chacun·e – artiste ou non – la capacité de créer des valeurs, qu’elles soient sociales, éducatives, attentionnelles, esthétiques, spirituelles ou économiques, indistinctement.
Concrètement,
1. Nous allons organiser une levée de portraits, en produisant une série d’interviews d’artistes et de travailleu·r·se·s de l’art, en formats vidéo et radio. Il s’agit d’incarner la lutte, de montrer qui nous sommes et d’exprimer ce que nous voulons, en respectant la parité et la diversité des points de vue.
2. Nous allons auto-produire des workshops sur les sujets qui nous importent. (sujets pratiques relatifs à l’activité artistique, actions pour exemplifier la problématique de la valeur du travail artistique, échanges d’expérience sur la mise en commun de moyens de production… )
3. Nous allons multiplier les occasions de rencontre et d’échange, faire jouer les solidarités entre nous. (soirées, etc… )
4. Nous donner les moyens de faire avancer nos idées. (activité éditoriale, production d’utilitaires… )
5. Nous allons reprendre les activités de groupes (statut de l’artiste, entraide et solidarité, étudiant·e·s et professeur·e·s en art, travailleu·se·s de l’art, groupes locaux…) et les réunions de coordination.
Je souhaite que dans le temps qui vient nous puissions nous retrouver et mener dans la joie des actions conjointes utiles à toutes et tous, sans disperser nos forces qui ne sont pas illimitées.
Bonnes fêtes de fin d’année et à bientôt pour des retrouvailles déconfinées !